Une analyse exhaustive du phénomène “Castles On The Air” (COTA) et son impact sur la radiocommunication amateur et la préservation du patrimoine.
Dans le paysage complexe et multifacette des radiocommunications amateurs du XXIe siècle, une discipline singulière a émergé, fusionnant la haute technicité de la transmission sans fil avec la solennité immuable de l’histoire architecturale. Cette activité, connue mondialement sous l’acronyme COTA (Castles On The Air), et structurée autour du programme international World Castles Award (WCA), représente bien plus qu’un simple divertissement technique pour passionnés d’électronique. Elle incarne un mouvement culturel, sportif et patrimonial d’envergure mondiale, visant à valoriser, répertorier et “activer” par les ondes hertziennes des milliers de sites fortifiés, allant des châteaux médiévaux en ruines aux bunkers de la seconde guerre mondiale, en passant par les citadelles Vauban et les manoirs fortifiés.
Ce rapport de recherche se propose d’explorer en profondeur l’écosystème COTA. Il ne s’agit pas uniquement de décrire une activité de loisir, mais d’analyser comment une communauté technique, les radioamateurs, s’est transformée en vecteur de promotion patrimoniale et touristique. L’analyse portera sur la genèse historique du programme, ses ramifications techniques complexes, son cadre réglementaire strict, ainsi que son impact sociétal sur la mémoire historique et le développement local. À travers l’étude détaillée des programmes nationaux, tels que le DFCF (Diplôme des Forts et Châteaux de France) ou le COTA-EI en Irlande, et l’examen des défis logistiques imposés par ces opérations de terrain, ce document dresse un portrait exhaustif d’une synergie inattendue entre la pierre millénaire et l’onde immatérielle.
Nous aborderons également les aspects humains de cette pratique : qui sont ces “activateurs” qui bravent les éléments pour installer des antennes précaires au pied de tours centenaires? Quelles sont leurs motivations, entre défi technique et passion pour l’histoire? Comment la communauté des “chasseurs”, depuis leurs stations fixes, participe-t-elle à cette valorisation virtuelle du territoire? En disséquant les mécanismes de validation, les évolutions technologiques vers le numérique, et les liens avec d’autres activités de plein air comme le Parks On The Air (POTA), nous démontrerons que le COTA est un laboratoire vivant des télécommunications modernes appliquées à la conservation du passé.
Genèse, philosophie et structure du programme World Castles Award (WCA)
Les racines russes d’un mouvement mondial
L’histoire du programme Castles On The Air trouve ses racines dans une initiative précise, née de la volonté de structurer une activité qui existait de manière disparate et non coordonnée à l’échelle internationale. Le programme international “World Castles Award” (WCA) a été officiellement fondé le 14 janvier 2009. Cette fondation est l’œuvre d’un groupe de radioamateurs russes, membres du Radio Club RZ1CWC, qui ont initialement établi l’organisation sous le nom de “Castles on the Air – COTA”. Leur vision dépassait le simple cadre national russe ; dès le départ, l’ambition était de créer une structure fédératrice capable d’englober les initiatives existantes dans d’autres pays et de standardiser les règles d’engagement pour les radioamateurs du monde entier.
L’objectif premier, tel qu’il a été défini par ses fondateurs et maintenu jusqu’à aujourd’hui, n’était pas purement technique. Il s’agissait d’intégrer les radioamateurs de divers pays autour d’un but commun : la promotion des sites historiques. Le mandat du WCA est clair et ambitieux : motiver l’apprentissage de l’histoire et encourager la préservation des châteaux, forteresses et autres fortifications à travers le monde. Cette dimension éducative distingue fondamentalement le COTA d’autres activités radioamateurs purement compétitives, comme les “contests” (concours) où la rapidité et le volume de contacts priment souvent sur la localisation ou le contexte. Dans la philosophie COTA, le lieu d’émission possède une valeur intrinsèque supérieure à la performance technique pure ; le radioamateur devient un médiateur culturel.
Le lancement du site web officiel du programme en avril 2009 a marqué le début de l’institutionnalisation de la pratique, offrant une plateforme centralisée pour l’information, l’assistance aux expéditions et la publication de rapports. Très rapidement, le concept a essaimé au-delà des frontières russes, trouvant un écho favorable dans des pays au riche patrimoine castral. Des administrateurs nationaux ont été nommés pour gérer les bases de données locales, valider les nouvelles références et assurer l’interface avec le comité international. Par exemple, David Lama, HI8DL, a pris en charge l’administration pour la République Dominicaine, tandis que l’équipe du COTA-EI, dirigée par des passionnés comme Jer (EI3HGB), a structuré le programme en Irlande, assurant une coopération étroite avec le WCA pour garantir la validité mondiale des activations locales.
La définition de l’objet “Château” dans le spectre radio
Pour qu’un programme mondial fonctionne de manière cohérente, il est impératif d’avoir une définition commune et rigoureuse de ce qui constitue une “référence” valable. Le WCA et ses affiliés se concentrent sur les objets liés à la fortification, une catégorie vaste qui nécessite une classification précise pour éviter les dérives. La définition retenue englobe les structures militaires et défensives, réparties en deux catégories majeures selon leur usage historique et leur mode de construction.
La première catégorie est celle de la fortification permanente. Elle constitue le cœur de cible du programme et comprend les châteaux forts médiévaux, les forteresses de l’époque moderne, les forts des XIXe et XXe siècles, ainsi que les zones fortifiées complexes. Cette catégorie ne se limite pas aux bâtiments complets ; les éléments constitutifs isolés tels que les portes de ville, les remparts, les murs d’enceinte ou les tours de guet sont également éligibles, à une condition sine qua non : ils doivent présenter des signes évidents de conservation ou avoir fait l’objet d’une restauration. Cette exigence de “trace visible” est cruciale pour l’expérience de l’activateur et du visiteur ; il ne s’agit pas d’activer un lieu où un château a existé sans laisser de trace, mais bien de valoriser un vestige tangible.
La seconde catégorie est celle de la fortification de campagne. Elle englobe les ouvrages souvent plus temporaires ou construits avec des matériaux moins durables que la pierre de taille, tels que la terre ou le bois. On y trouve les villes palissadées, les anciens établissements fortifiés (oppidums), ou les redoutes de terre. Pour ces sites, la condition de validité est souvent liée à une mise en valeur récente : ils doivent avoir été restaurés ou faire l’objet d’une préservation archéologique active. Cela permet d’inclure des sites protohistoriques ou des vestiges de conflits plus récents qui n’ont pas l’apparat architectural d’un château de la Loire mais qui possèdent une importance historique indéniable.
Cette inclusion large permet de couvrir un spectre historique et géographique immense. Les listes du WCA répertorient des monuments et bâtiments liés à la fortification en Asie, en Europe, en Amérique du Sud, et au-delà. Des châteaux royaux britanniques comme Windsor ou Hever Castle côtoient des tours génoises en Corse, des forts de la ligne Maginot en Alsace, ou des structures défensives coloniales dans les Caraïbes. L’important est la matérialité du site et son lien avec l’histoire militaire ou défensive de la région.
L’architecture des diplômes et récompenses : La gamification du patrimoine
Le système de motivation du WCA repose sur la “gamification” de l’activité radioamateur. Pour encourager la participation continue et la découverte de nouveaux sites, le programme a mis en place une structure complexe de diplômes et de récompenses qui jalonnent la progression des participants. Ces acteurs sont divisés en deux groupes distincts mais interdépendants : les “activateurs” (ceux qui se déplacent sur le terrain pour émettre depuis le château) et les “chasseurs” (ceux qui contactent les activateurs depuis leur domicile). Les écouteurs d’ondes courtes (SWL – Short Wave Listeners) sont également intégrés au programme avec des droits similaires aux chasseurs.
Le programme WCA propose une série progressive de diplômes basés sur le nombre d’objets uniques contactés :
- Série WCA classique : Ces diplômes valident le nombre de châteaux différents contactés ou écoutés, commençant par le WCA-50 (pour 50 châteaux) et progressant par paliers (WCA-100, WCA-200, etc.) jusqu’au WCA-1000, surnommé le “TOP Award”.
- WCA Hunter : Pour les chasseurs les plus assidus, ce diplôme électronique est accessible par tranches de 500 objets au-delà de 1500 (1500, 2000, 2500, etc.), soulignant l’aspect cumulatif et à long terme de la passion. Il n’y a pas de limite théorique, poussant les passionnés à accumuler des milliers de références sur plusieurs décennies.
- Plaques d’honneur : Le summum de la reconnaissance est la “WCA Honor Panel Plate”. Cette distinction physique (plaque) récompense l’excellence géographique et la diversité des contacts. Elle exige d’avoir contacté 1001 objets situés dans au moins 10 pays différents et sur 3 continents différents. Cette règle force l’ouverture internationale.
Cette structure encourage non seulement l’assiduité mais aussi l’internationalisation des contacts. Pour atteindre les niveaux supérieurs des diplômes de base (WCA 50 à 900), il est impératif d’avoir contacté des châteaux dans au moins deux pays de n’importe quel continent. Cela force le radioamateur à surveiller la propagation des ondes vers l’étranger, à affiner ses équipements pour le DX (communication longue distance) et à ne pas se contenter d’un trafic local facile.
Les diplômes sont aujourd’hui majoritairement émis sous format électronique (JPG haute résolution), une évolution mise en place dès 2011 pour réduire les coûts et faciliter la diffusion rapide des récompenses, bien que des versions imprimées restent disponibles moyennant des frais pour couvrir les coûts d’impression et d’envoi.
La structure numérique et l’identification
Pour gérer cette masse de données (des dizaines de milliers de châteaux, des millions de contacts), le WCA a dû mettre en place une infrastructure numérique rigoureuse. Chaque site historique reçoit une référence alphanumérique unique, véritable “plaque d’immatriculation” mondiale du château.
La structure du code WCA est standardisée : elle commence par le préfixe radioamateur du pays (ex: F pour France, DL pour Allemagne, ON pour Belgique, I pour Italie), suivi d’un trait d’union et d’un numéro séquentiel à 5 chiffres (ex: F-07736, DL-01038).
Ce système permet une identification sans ambiguïté. Souvent, un site possède une double, voire une triple identité : sa référence WCA mondiale, et sa référence nationale (par exemple DFCF pour la France, COTA-DL pour l’Allemagne). Les bases de données comme le WCA-List (fichier Excel maintenu par le comité) assurent la correspondance entre ces différents systèmes, permettant aux chasseurs de créditer leurs contacts pour plusieurs diplômes simultanément.
Le cadre réglementaire et opérationnel des activations
L’activation d’un site historique ne s’improvise pas. Elle est régie par un ensemble de règles strictes qui assurent l’intégrité du programme, la sécurité des opérateurs et la crédibilité des contacts effectués. Ces règles transforment une simple promenade en une opération technique normée.
La règle de proximité : Le cercle magique des 1000 mètres
La contrainte la plus significative et la plus débattue pour un activateur est la position géographique par rapport à l’objet historique. Selon les règles générales du WCA, l’activation doit impérativement avoir lieu à une distance n’excédant pas 1000 mètres (1 km) du périmètre de l’objet historique. Cette règle est un compromis pragmatique. Elle vise à garantir que l’opérateur est physiquement présent sur les lieux, s’imprégnant de l’atmosphère et du contexte, tout en palliant les difficultés d’accès inhérentes à de nombreux sites anciens.
En effet, beaucoup de châteaux sont des propriétés privées fermées au public, des ruines dangereuses interdites d’accès par arrêtés municipaux, ou situés dans des zones écologiquement sensibles (réserves naturelles) où l’installation d’antennes et le piétinement sont strictement réglementés. La tolérance de 1000 mètres permet à l’activateur de s’installer sur un chemin public, un parking visiteurs, ou une clairière adjacente, en toute légalité et sécurité, tout en validant la référence.
Cependant, cette règle comporte des subtilités importantes :
- Exceptions nationales : Le WCA reconnaît la souveraineté des programmes nationaux. Si un programme national impose des critères plus restrictifs, ceux-ci prévalent pour l’attribution des références nationales. Par exemple, certains diplômes exigent une distance maximale de 500 mètres pour garantir une proximité visuelle immédiate.
- Activations multiples : Une disposition astucieuse du règlement permet d’optimiser les déplacements. Si deux objets éligibles ou plus se trouvent à une distance maximale de 1000 mètres l’un de l’autre, un opérateur peut s’installer à un point équidistant (tant qu’il reste dans le rayon de 1 km de chaque objet) et activer les multiples références simultanément. Cela est fréquent dans les villes fortifiées où une porte de ville, une tour et le château lui-même peuvent être contigus.
L’honnêteté de l’activateur est la clé de voûte du système, bien que le comité WCA se réserve le droit de demander des preuves (photos de l’installation avec le château en arrière-plan, relevés GPS, vidéos) en cas de doute sur la validité de l’activation.
La validation des contacts (QSO) : Le défi du nombre
Pour qu’une activation soit considérée comme valide et comptabilisée pour les diplômes de l’activateur (comme le World Castles Activator Award), un seuil minimum de contacts doit être atteint. Il ne suffit pas d’émettre quelques minutes ; il faut démontrer une activité soutenue.
- Seuil WCA standard : Pour les activateurs WCA, un objet est validé s’ils réalisent au moins 50 QSOs (contacts bilatéraux confirmés). Ce chiffre oblige l’activateur à gérer sa station efficacement et à attirer un nombre suffisant de chasseurs.
- Seuils nationaux et “New Ones” : Les règles peuvent varier localement. En France, pour le DFCF, une distinction est souvent faite entre une “réactivation” (un château déjà activé par le passé) qui nécessite souvent un minimum de 50 QSOs, et une “première activation” (un château jamais activé, appelé “New One”). Pour ces dernières, le seuil peut être plus élevé, parfois jusqu’à 100 contacts, pour marquer l’importance de l’événement et s’assurer que la nouvelle référence est largement distribuée à la communauté.
Ces seuils imposent une pression opérationnelle forte. L’activateur doit non seulement installer sa station, mais aussi “tenir la fréquence” face au pile-up (l’afflux soudain de dizaines de stations appelant en même temps) suffisamment longtemps pour valider son effort. Si la propagation des ondes est mauvaise ou si une panne matérielle survient avant d’atteindre le quota (par exemple, s’arrêter à 40 contacts), l’activation peut ne pas être validée pour certains diplômes, transformant l’expédition en un échec relatif sur le plan comptable, même si l’expérience reste enrichissante.
Le rituel de l’échange et la QSL
L’échange radio lui-même est codifié. Au-delà des informations techniques standards (RST – lisibilité et force du signal), l’activateur doit transmettre la référence du château. Un code de courtoisie spécifique a été institué par le comité WCA : le chiffre “11”. Dans le jargon télégraphique et phonie du COTA, transmettre “73 et 11” signifie “Amitiés et Meilleures salutations des châteaux et forteresses du monde”. Le nombre 11 a été choisi pour sa ressemblance visuelle avec deux tours jumelles ou les créneaux d’un château.
La validation finale passait historiquement par l’échange de cartes QSL physiques (cartes postales de confirmation). Aujourd’hui, bien que les cartes papier restent prisées pour leur aspect collection et esthétique (souvent ornées de la photo du château activé), la validation numérique via des systèmes comme le WCA E-Log a pris le pas pour la gestion des diplômes, permettant une validation instantanée et sans frais postaux des contacts.
L’art de l’activation – Défis techniques, matériels et logistiques
L’activation d’un château est une opération de radiocommunication portable qui présente des défis techniques et logistiques spécifiques, éloignés du confort d’une station domestique fixe (le “shack”).
C’est une activité de terrain qui requiert préparation, endurance et ingéniosité.
L’activation d’un château est une opération de radiocommunication portable qui présente des défis techniques et logistiques spécifiques, éloignés du confort d’une station domestique fixe (le “shack”). C’est une activité de terrain qui requiert préparation, endurance et ingéniosité.
Le choix stratégique de l’équipement
L’activateur doit transporter son matériel, souvent à pied sur les derniers centaines de mètres, voire sur des sentiers de randonnée escarpés pour atteindre des ruines perchées. Cette contrainte de mobilité dicte des choix draconiens en matière de poids et de volume.
Les émetteurs-récepteurs (Transceivers)
La tendance actuelle favorise les appareils compacts, robustes et polyvalents.
- ICOM IC-705 : Ce modèle est fréquemment cité comme le “couteau suisse” des activateurs modernes. Sa portabilité, son écran affichant le spectre radio (waterfall) et ses capacités multimodes (HF/VHF/UHF) en font un favori. Il permet de surveiller visuellement l’activité sur la bande et de se caler sur une fréquence libre.
- Elecraft KX2 / KX3 : Ces postes sont légendaires dans la communauté pour leur performance exceptionnelle en réception et leur légèreté extrême, idéaux pour les activations nécessitant de longues marches. Ils sont cependant onéreux.
- Xiegu X6100 / G90 : Des alternatives chinoises plus abordables qui offrent un excellent rapport qualité-prix pour les débutants ou ceux qui craignent d’exposer du matériel coûteux aux intempéries.
- Yaesu FT-891 : Pour ceux qui privilégient la puissance, ce poste permet d’émettre jusqu’à 100 Watts, offrant une voix plus forte dans le bruit ambiant, mais au prix d’une consommation électrique bien supérieure.
L’autonomie énergétique : La révolution du Lithium
L’autonomie est le nerf de la guerre. Les générateurs thermiques (groupes électrogènes) sont de plus en plus proscrits car bruyants, lourds et polluants, incompatibles avec la quiétude des lieux patrimoniaux ou naturels. Les activateurs se tournent massivement vers les batteries LiFePO4 (Lithium Fer Phosphate).
- Une batterie de 6 à 10 Ah (Ampère-heure) est souvent suffisante pour une session en QRP (faible puissance, 5-10 Watts) de quelques heures.
- Pour des opérations en 100 Watts, des capacités de 20 Ah à 50 Ah sont nécessaires, augmentant considérablement le poids du sac à dos (une batterie plomb classique équivalente pèserait plus de 20 kg, contre quelques kg pour le lithium).
- L’intégration de panneaux solaires portables pour recharger les batteries en cours d’opération devient une norme pour les activations longues ou sur plusieurs jours, permettant une autonomie quasi illimitée tant que le soleil brille.
L’antenne : Le cœur du système de transmission
L’antenne est l’élément le plus critique de la station. Elle doit être efficace pour rayonner le signal, rapide à déployer par une seule personne, et suffisamment discrète pour ne pas attirer l’hostilité des riverains ou des gardiens de site.
- Antennes filaires (Dipôles, EFHW) : L’antenne demi-onde alimentée par l’extrémité (EFHW – End-Fed Half-Wave) est la reine du portable. Elle ne nécessite qu’un seul point d’accroche élevé. Les activateurs utilisent souvent des mâts télescopiques en fibre de verre (de 6 à 10 mètres, parfois plus) qu’ils sanglent à un piquet de clôture ou à une base de parasol, évitant ainsi de s’appuyer sur les murs historiques.
- Antennes verticales : Des modèles comme la MC-750 ou des antennes militaires fouet (Whip) sont appréciés pour leur faible emprise au sol. Elles sont idéales lorsque l’espace manque (cour de château exiguë, bord de route étroit) ou qu’il n’y a pas d’arbres pour tendre un fil.
- Antennes magnétiques (MagLoop) : Ces antennes en forme de boucle sont très compactes et ne nécessitent pas de plan de sol. Elles sont parfaites pour les opérations ultra-discrètes, mais elles ont une bande passante très étroite qui oblige l’opérateur à les réaccorder fréquemment s’il change de fréquence, ce qui peut être fastidieux en plein pile-up.
L’installation doit toujours respecter une règle d’or implicite : “Leave no trace” (ne laisser aucune trace). Il est strictement interdit de planter des pitons dans les murs médiévaux, de couper des branches d’arbres séculaires ou de creuser le sol archéologique.
La gestion de la propagation et stratégie de bande
Le succès d’une activation dépend de la maîtrise de la propagation ionosphérique. L’activateur doit choisir la bonne bande de fréquence au bon moment pour toucher son public.
- Le 40 mètres (7 MHz) : C’est la bande de prédilection pour les activations COTA en Europe durant la journée. Elle permet, grâce au mode de propagation NVIS (Near Vertical Incidence Skywave), d’établir des contacts fiables avec des stations situées entre 0 et 800 km. C’est idéal pour valider les diplômes nationaux (DFCF, COTA-DL) car cela couvre le pays de l’activateur et ses voisins immédiats.
- Le 20 mètres (14 MHz) : Cette bande s’ouvre plus facilement vers l’international (DX). Elle est utilisée pour contacter l’Amérique du Nord, l’Asie ou la Russie, permettant de satisfaire les critères des diplômes WCA internationaux qui exigent des contacts intercontinentaux.
- Le 80 mètres (3.5 MHz) : Parfois utilisé tôt le matin ou tard le soir pour des contacts très locaux, mais nécessite des antennes très longues (40 mètres de fil), souvent difficiles à installer sur un site restreint.
L’utilisation d’outils de prévision de propagation et de “spotting” (voir partie suivante) est essentielle pour ne pas appeler dans le vide.
Focus national – Le cas de la France et le DFCF
La France, terre de châteaux par excellence, occupe une place centrale dans le mouvement COTA. Le programme national y est géré sous l’appellation DFCF (Diplôme des Forts et Châteaux de France).
Une organisation territoriale décentralisée
Contrairement à d’autres pays où la gestion est centralisée, le DFCF s’appuie sur un maillage départemental fort. Chaque département possède souvent un correspondant ou une équipe dédiée qui gère la liste des châteaux éligibles, instruit les demandes de nouvelles références et valide les activations locales.
Par exemple, dans le Val-d’Oise (95), l’association ARAM95 joue un rôle pivot, organisant des activations collectives et gérant les références comme le Château d’Écouen (DFCF 95-001) ou le Fort de Domont (DFCF 95-024).10 Dans le Maine-et-Loire (49), l’ARML et son correspondant Bruno F4ILK coordonnent les activités autour de sites comme le Château d’Angers (DFCF 49-0010).
Cette structure permet une connaissance fine du terrain. Les correspondants locaux sont souvent les mieux placés pour vérifier si un “tas de pierres” correspond bien à une fortification historique réelle ou s’il s’agit d’une simple ruine agricole, garantissant la qualité de la base de données.
La dynamique des “New Ones” : La ruée vers l’inédit
Un moteur puissant de l’activité DFCF est la chasse aux “New Ones” (nouvelles références). Le territoire français est vaste et regorge de petits manoirs fortifiés ou de mottes castrales encore non répertoriés. Lorsqu’un radioamateur identifie un tel site, il monte un dossier (photos, localisation GPS, historique, preuves cadastrales) qu’il soumet au responsable DFCF. Une fois validé, une nouvelle référence est créée (ex: DFCF 34-225 pour le Château de Brignac, activé comme “New One” en octobre 2024).
L’activation d’un “New One” est un événement majeur dans la communauté. Elle est annoncée à l’avance sur les forums et les clusters. Le jour J, l’activateur fait face à une “ruée” (pile-up) de chasseurs désireux d’ajouter cette ligne unique à leur tableau de chasse. Les récits d’activation témoignent de l’intensité de ces moments : gérer 100 à 200 appels à l’heure, maintenir la cadence, tout en surveillant la météo et la chauffe de l’émetteur. C’est là que la compétence de l’opérateur (le traffic handling) est mise à rude épreuve.
Synergies inter-diplômes : Maximiser l’attrait
Pour rendre une activation encore plus attractive, les opérateurs cherchent souvent à cumuler les références. Un même site peut valider plusieurs diplômes simultanément :
- DMF (Diplôme des moulins de France) : Un moulin fortifié peut compter pour le DFCF et le DMF.
- DOFE (Diplôme des ouvrages fortifiés) : Spécifique aux ouvrages militaires modernes ou particuliers.
- FFF (Flora Fauna France) / WWFF : C’est la synergie la plus courante et la plus prisée. Si le château est situé dans une zone naturelle protégée (ZNIEFF, Parc Naturel Régional, Forêt Domaniale), l’activation valide aussi le diplôme “Nature”. Par exemple, le Château de Brignac (DFCF 34-225) est situé dans une zone éligible au programme POTA (Parks On The Air) sous la référence FR-3467. Le Château de la Petite Pierre est situé dans le Parc Naturel Régional des Vosges du Nord, permettant une double activation Patrimoine/Nature. Cette stratégie de “combo” attire à la fois les chasseurs de châteaux et les chasseurs de parcs, garantissant un pile-up nourri.
Récits de terrain et dimension humaine
Au-delà des aspects techniques, le COTA est une aventure humaine faite de rencontres, d’aléas et de moments de grâce. Les témoignages recueillis permettent de dessiner la réalité de ces “expéditions” d’un jour.
L’expérience de l’activateur : Entre passion et résilience
Activer un château n’est pas de tout repos. Prenons l’exemple de l’activation de la Pointe de la Croix et du Fort de Surville (DFCF 56-003) en Bretagne. L’opérateur décrit une logistique lourde : batteries marines de 25 kg à transporter, montage d’une tente de carpiste pour s’abriter du vent et de la pluie, installation de multiples mâts pour les antennes HF et VHF. Malgré une météo difficile (4°C, pluie annoncée) et des problèmes techniques (coupure de l’émetteur nécessitant un dépannage sur le champ), la satisfaction vient du devoir accompli (plus de 300 contacts réalisés) et du plaisir simple de finir la journée “devant une bonne bière locale”.
D’autres récits, comme celui de l’activation du Phare de Chassiron (couplé à des fortifications côtières), montrent la poésie de l’activité : s’installer dans les vignes au pied du phare, utiliser une simple canne à pêche comme support d’antenne, et établir des contacts magiques grâce à la propagation maritime, le tout sous le regard curieux des passants.
La cohabitation avec les autres usagers
L’activateur n’est pas seul sur le terrain. Il doit cohabiter avec les touristes, les propriétaires, mais aussi d’autres usagers du spectre radio. Les documents mentionnent la problématique des chasseurs (de gibier) qui utilisent des radios pour coordonner leurs battues. Il arrive que les fréquences radioamateurs (notamment le 144 MHz) soient utilisées illégalement ou par méconnaissance par des chasseurs équipés de matériel non homologué ou mal programmé, créant des risques de brouillage mutuel. Les associations radioamateurs (comme l’ADRASEC) font un travail pédagogique important pour expliquer les bandes de fréquences et encourager l’usage de matériel PMR446 légal pour la chasse, afin de préserver l’intégrité des communications de chaque groupe. Cette cohabitation sur les ondes reflète la cohabitation sur le territoire rural.
L’impact éducatif et la jeunesse
Le COTA est aussi un vecteur d’éducation populaire. Des initiatives comme celles du Club du Vieux Manoir au château de Guise montrent comment la restauration du patrimoine peut mobiliser la jeunesse. Bien que l’activité radio ne soit pas le cœur de leur action (centrée sur la maçonnerie et la taille de pierre), les ponts sont fréquents. Des radioamateurs viennent faire des démonstrations lors des chantiers de jeunes, expliquant la physique des ondes et l’histoire des communications (du télégraphe de Chappe à la radio moderne), suscitant parfois des vocations techniques chez les jeunes bénévoles.
Le programme YOTA (Youngsters On The Air) encourage spécifiquement les jeunes radioamateurs à prendre le micro lors de ces événements, assurant la relève d’une population radioamateur vieillissante.
Impact culturel, patrimonial et touristique
Le COTA s’inscrit pleinement dans une démarche de “tourisme lent” et de valorisation territoriale. “Ham radio meets heritage” n’est pas qu’un slogan, c’est une réalité économique et culturelle.
Une vitrine mondiale pour le patrimoine oublié
L’impact médiatique du COTA est unique. Lorsqu’un château est activé, son nom, sa référence et souvent son histoire circulent sur les réseaux mondiaux (DX Clusters, réseaux sociaux). Des milliers de personnes au Japon, aux USA ou au Brésil découvrent l’existence du Château de Saint-Martin-du-Tertre ou d’une obscure tour de guet en Italie, lieux qui ne figurent dans aucun guide touristique international.
Les cartes QSL envoyées après l’activation agissent comme des mini-brochures touristiques, voyageant physiquement dans les boîtes aux lettres du monde entier, propageant l’image du patrimoine local bien au-delà de sa zone d’influence habituelle.
Sensibilisation à la sauvegarde et restauration
Le mouvement COTA accompagne souvent les efforts de sauvegarde. En activant des ruines, les radioamateurs attirent l’attention sur leur état. Les récits de restauration de châteaux comme celui de Villers-Cotterêts (Cité internationale de la langue française) ou du Château de la Petite Pierre (siège du Parc des Vosges du Nord) montrent l’ampleur des travaux nécessaires (budgets de plusieurs millions d’euros, techniques artisanales de taille de pierre et de charpente).
Des initiatives citoyennes comme Dartagnans permettent à des milliers d’internautes de devenir co-châtelains et de financer la restauration de châteaux en péril (comme le Château de la Mothe-Chandeniers ou le Château de Boulogne). Les radioamateurs participent à cet écosystème en activant ces châteaux “collaboratifs”, relayant les appels aux dons et célébrant les étapes de la restauration (mise hors d’eau, réfection des toitures).
L’histoire de Felicity Selkirk, qui a racheté et restaure le château familial avec l’aide des réseaux sociaux et de bénévoles, illustre cette nouvelle dynamique où la communication (web et radio) est indissociable de la truelle et du mortier.
Le tourisme radioamateur
Une forme de tourisme spécifique s’est développée autour du COTA. Des radioamateurs planifient leurs vacances en fonction des cartes de châteaux WCA/DFCF. Ils voyagent en camping-car ou en voiture, s’arrêtent près d’un site, l’activent, et consomment localement (hébergement, restauration, visites payantes). C’est un tourisme diffus, qui irrigue les zones rurales (souvent la “diagonale du vide”) et valorise le petit patrimoine vernaculaire autant que les grands monuments classés.
Les grands rendez-vous de la communauté
La communauté COTA vit au rythme d’événements annuels qui synchronisent l’activité mondiale, créant des pics d’activité intenses.
Le World Castles Weekend (WCW)
L’événement phare est le World Castles Weekend. Il se tient traditionnellement en juin.
- Édition 2024 : Elle s’est déroulée sous la forme d’une “World Castles Week” du 15 au 23 juin, permettant une activité étalée sur 9 jours.
- Édition 2025 : Les dates officielles annoncées sont du 14 au 22 juin 2025. Durant cette période, l’activité est maximale. Des centaines de stations s’activent simultanément dans le monde entier. Des indicatifs spéciaux (comme EM7U en Ukraine ou TMxxWCA en France) sont activés, et les règles d’attribution des points sont souvent assouplies ou bonifiées pour encourager la participation massive.
La journée nationale des châteaux en France
En France, la Journée Nationale des Châteaux (JNC) est une institution respectée. Elle a lieu au printemps.
- Édition 2025 : La date a été fixée au dimanche 18 mai 2025, de 06h00 à 16h00 UTC. C’est un moment de mobilisation pour les radio-clubs qui sortent en équipe, organisent des pique-niques radio, et activent souvent des châteaux majeurs de leur région. C’est aussi une occasion de compétition amicale entre départements pour voir qui activera le plus de sites ou réalisera le plus de contacts.
Autres événements et synergies
- Journée mondiale de la Radioamateur (18 avril) : Organisée par l’IARU, cette journée célèbre l’histoire de la radio. En 2025, elle marquera le centenaire de l’IARU, promettant une activité exceptionnelle, y compris sur les châteaux.
- Journée internationale des châteaux (19 juillet) : Une journée culturelle grand public qui peut servir de prétexte à des activations médiatisées auprès du grand public et de la presse locale.
- Activations spatiales (SSTV ISS) : Parfois, des événements de transmission d’images SSTV (Slow Scan TV) depuis la station spatiale internationale (ISS) coïncident avec des activations terrestres. Les radioamateurs sur le terrain, entre deux appels vers un château, tournent leurs antennes vers le ciel pour capter les images envoyées par les cosmonautes, créant un lien symbolique vertigineux entre les douves médiévales et l’orbite terrestre.
Perspectives d’avenir et évolutions
Le COTA n’est pas une activité figée ; elle évolue avec la technologie et la société.
La révolution des modes numériques (FT8)
L’arrivée des modes numériques à faibles signaux, notamment le FT8 (créé par le prix Nobel Joe Taylor, K1JT), a bouleversé l’activité. Ces modes permettent de valider des contacts avec des puissances infimes et des antennes de compromis, même lorsque la propagation est mauvaise. Ils rendent l’activation accessible à ceux qui ne peuvent transporter de lourds équipements ou qui ne maîtrisent pas la télégraphie. Cependant, ils suscitent un débat au sein de la communauté : certains puristes regrettent le manque de convivialité et d’échange humain de ces contacts automatisés par ordinateur, préférant la voix (SSB) ou le morse (CW) pour l’aspect “artisanat d’art” de la communication. Néanmoins, le FT8 est devenu incontournable pour les activations rapides ou difficiles.
L’intégration numérique totale
L’efficacité du système repose désormais sur des outils connectés en temps réel.
- Clusters et Spotting : Les activateurs s’annoncent (s’auto-spottent) sur des applications mobiles comme POTA.app ou des clusters dédiés (WCA Cluster) dès qu’ils commencent à émettre. Les chasseurs reçoivent une alerte sur leur téléphone et peuvent se connecter immédiatement à la fréquence indiquée.
- Logs électroniques : La validation des diplômes se fait de plus en plus par upload de fichiers informatiques (format ADIF) sur les serveurs du WCA ou du DFCF, rendant l’administration des milliers de références gérable pour les bénévoles.
Un radioamateurisme “Vert” et responsable
Enfin, l’activité COTA s’inscrit de plus en plus dans une démarche écologique. La convergence avec le programme Flora Fauna (WWFF) et Parks On The Air (POTA) pousse les radioamateurs à adopter des pratiques respectueuses de l’environnement. L’utilisation exclusive de l’énergie solaire, l’interdiction des groupes électrogènes, le respect des sentiers et de la faune sont devenus des normes éthiques fortes. Le radioamateur de 2025 se veut un gardien bienveillant du patrimoine, tant bâti que naturel.
Notre conclusion sur cette activité
L’activité Castles On The Air est une illustration éclatante de la vitalité du radioamateurisme moderne. Loin de l’image d’épinal du technicien isolé dans sa cave, le “COTA” projette les passionnés sur le terrain, au cœur des territoires et de leur histoire. En quinze ans d’existence, le programme WCA a réussi le pari fou de transformer des milliers de ruines silencieuses en autant de phares hertziens, émettant leurs références aux quatre coins du globe.
Cette synergie entre la pierre et l’onde profite à tous. Pour le radioamateur, c’est un terrain de jeu inépuisable, un défi technique permanent et une école de l’opérationnel. Pour le patrimoine, c’est une caisse de résonance mondiale, une manière originale de rappeler que ces châteaux, même en ruines, sont toujours debout et qu’ils ont encore des histoires à raconter, fut-ce en code Morse ou en paquets numériques. À l’heure de la dématérialisation généralisée, le COTA rappelle l’importance du lieu, de la présence physique, et de la transmission de la mémoire.
Tableau récapitulatif des principaux diplômes et seuils d’activation
| Diplôme/Programme | Portée géographique | Condition de base (Activateur) | Condition de base (Chasseur) | Note spécifique |
| WCA (World) | Monde | 50 QSOs minimum par château | 50 châteaux pour le diplôme de base | Règle du 1km max autour de l’objet |
| DFCF (France) | France | 50 à 100 QSOs selon statut (Réactivation/New One) | Par tranches de 100 châteaux | Gestion départementale via correspondants |
| COTA-EI (Irlande) | Irlande | Règles alignées WCA (50 QSOs) | Contacts avec châteaux EI | Membre affilié au WCA |
| WCA Honor Roll | Monde | – | 1001 châteaux dans 10 pays/3 continents | Le “Graal” des chasseurs, exigeant le DX |
| WCA Hunter | Monde | – | Par paliers de 500 au-delà de 1500 | Diplôme cumulatif à long terme |
Fréquences recommandées pour l’activité COTA (Centre d’activité). Ces fréquences sont des points de ralliement informels où les chasseurs surveillent l’activité.
| Mode | Bandes principales | Fréquences (MHz) | Usage typique |
| CW (Télégraphie) | 40m, 20m | 7.031, 10.121, 14.031 | Efficace pour QRP (faible puissance) |
| SSB (Phonie) | 40m, 20m | 7.131, 14.251, 18.131 | Convivialité, activations grand public |
| Numérique (FT8) | Toutes bandes | Fréquences FT8 std (ex: 14.074) | Activations rapides, conditions difficiles |
Quelques sources principales utilisées pour cet article:
unicomradio.com – sdra.do – wcagroup.org – wimo.com – les3villessoeurs.com
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Rédacteur: 14HS51 Joel T. – Création DXRN® – DX Radio Via Net®